Le réemploi : une ambition durable pour la construction publique

Le réemploi, c’est récupérer des matériaux lors de la démolition d’un bâtiment pour les utiliser lors de la construction d’un autre. C’est une ambition de l’économie circulaire qui devient incontournable dans tout projet de destruction ou de construction. Alors que le diagnostic PEMD est devenu obligatoire depuis le début du mois pour tous les chantiers de plus de 1000 m2, Nina Cossais, docteure en aménagement de l’espace et urbanisme et chargée d’opération chez Soreli, nous explique comment intégrer le réemploi dans des marchés publics et partage son expérience sur le chantier de réhabilitation de Fives Cail, une usine historique de Lille.

Nina Cossais

achat-logistique.info : Le réemploi, c’est quoi exactement ?

Nina Cossais : « Le réemploi, c’est une toute petite partie de la valorisation des matériaux. L’objectif c’est que quand je démolis un bâtiment, je ne jette pas les matériaux mais que je les récupère pour les réutiliser dans un autre projet d’aménagement ou de construction. Le projet de réhabilitation de Fives Cail s’inscrit dans cette démarche d’économie circulaire. Fives Cail est l’une des usines historiques de Lille, où a entre autres été composée l’internationale ouvrière en 1888.

La mission de Soreli est d’aménager un écoquartier et nous souhaitons conserver la mémoire du site. Le réemploi nous permet de conserver et de valoriser une partie des matériaux d’origine. Sur la deuxième phase du projet, nous estimons, par exemple, que le gisement de briques qui seront issues des démolitions des corps d’usine de Fives Cail est de l’ordre de 3,6 millions. Notre objectif, c’est de valoriser ce gisement, mais aussi le béton des dalles, les charpentes métalliques, etc.

Le vocabulaire est important quand on parle d’économie circulaire. Selon l’ADEME, le réemploi c’est quand j’utilise une brique en tant que brique pour construire quelque chose à base de brique comme un mur, ou que je dépose une fenêtre que je réemploie en tant que fenêtre sans la transformer. C’est très vertueux mais ce n’est pas toujours possible à cause de la dégradation liée à l’usage, de l’augmentation dans le temps des exigences en termes de performance, etc.

Dans ce cas, on passe à une deuxième catégorie : la réutilisation. Là, je récupère une brique entière propre mais que je réutilise telle quelle en revêtement de sol. Un autre exemple c’est quand je récupère une fenêtre entière et en bon état mais dont les caractéristiques thermiques ne conviennent plus et que je la réutilise pour faire une serre donc avec un nouvel usage.

Enfin, le recyclage est l’option la moins vertueuse car cela implique la transformation du matériau (le concasser, faire des granulats pour refaire du béton…) et donc souvent l’utilisation d’énergie. C’est néanmoins un élément indispensable dans une démarche d’économie circulaire dans laquelle il faut réfléchir à l’ensemble du gisement issu de la destruction d’un bâtiment. Cette différence de vocabulaire a un impact sur le statut des matériaux : en réemploi, on n’entre jamais dans le statut de déchet alors que les matériaux réutilisés et recyclés sont des déchets, ce qui a un impact important sur les obligations du détenteur ou du producteur des déchets ».

achat-logistique.info : Concrètement, comment un acheteur peut-il intégrer le réemploi dans un projet de démolition ?

Nina Cossais : « Depuis le 1er juillet 2023, le diagnostic PEMD (produits équipements matériaux déchets) est obligatoire pour tous les chantiers de plus de 1 000 m² en France. Il vient remplacer le diagnostic déchets précédemment obligatoire et va plus loin. Il faut désormais préciser l’état de conservation et l’âge des éléments inventoriés, étudier les possibilités de réemploi sur site ou en dehors, les précautions de dépose, de stockage et de transport à prévoir ainsi que les conditions techniques et économiques permettant leur réemploi ou leur valorisation.

Cela implique des coûts en termes d’étude préalable et nécessite de missionner un prestataire (assistant à maîtrise d’ouvrage ou maître d’œuvre) spécialisé. Une plateforme est mise en place par le CSTB pour déclarer les diagnostics et la quantité de matériaux générés… Le but ultime est de faire connaitre les gisements disponibles pour les personnes qui ont besoin de matériaux pour construire de nouveaux bâtiments mais c’est encore très théorique.

En tout état de cause, si un établissement souhaite s’engager dans une démarche de réemploi, il ne doit pas se contenter de démolir un bâtiment mais il doit le déconstruire soigneusement. Cela implique d’inclure une clause dans le marché pour que l’entreprise de démolition revoie son mode opératoire et prévoie plus de temps et de main d’œuvre, voire de créer un lot dédié pour gérer le tri des matériaux, leur préparation, leur stockage et leur évacuation. Il faut aussi qu’elle réfléchisse à l’organisation du chantier pour prévoir des zones de stockage sur site ou une évacuation propre.

Aujourd’hui, les démolisseurs sont déjà engagés dans une démarche de valorisation des déchets. Une démarche de réemploi doit être prise en compte dans la période de préparation du chantier, avec une période plus longue entre la notification du marché et le début des travaux pour que l’entreprise ait le temps de confirmer les pistes de valorisation qu’il avait identifiées. Cela a un impact sur le coût du chantier mais qui peut être en partie compensé par des recettes issues de la revente ou valorisation des matériaux et équipements.

© Dorothée Fève

Par exemple, sur le chantier Fives Cail, Soreli inclut d’ores et déjà dans ses marchés de démolition comme de nombreux maîtres d’ouvrage, la valorisation du métal avec un prix à la tonne. Nous facturons à notre démolisseur un montant en fonction du métal récupéré, qui viendra contrebalancer partiellement le coût de la démolition. Notre volonté de favoriser le réemploi ne va pas sans son lot d’incertitudes : à ce stade, nos prestataires estiment, par exemple, que nous pourrons réemployer environ 750 000 briques issues de la destruction des bâtiments mais nous n’aurons peut-être qu’un gisement nettement moindre de briques en bon état à l’issue de la démolition. »

achat-logistique.info : Et pour la construction ?

Nina Cossais : « En tant que maitre d’ouvrage, on peut inscrire dans le cahier des charges notre souhait d’utiliser des matériaux issus d’une filière de réemploi. C’est néanmoins soumis à des contraintes et des incertitudes. Il faut d’abord qu’il y ait des matériaux disponibles sur le marché au moment où on construit et pas trop loin. C’est difficile à anticiper avec les délais : le gisement qu’on a repéré peut ne plus être disponible, ne pas être en bon état, ne pas avoir les bonnes quantités… Il faut donc prévoir des pièces marchés avec des variantes : toutes les fenêtres seront issues du réemploi, 20 seront en réemploi, aucune… Cela nécessite souvent de se faire accompagner par un spécialiste et certains préconisent même d’avoir un lot zéro dédié au réemploi.

Une autre source d’incertitude c’est de savoir si les matériaux issus de réemploi seront bien couverts par une assurance et acceptés par les bureaux de contrôle… Il faut en échanger dès le début avec le bureau de contrôle (si possible déjà sensibilisé à l’économie circulaire) et y réfléchir pendant la démolition. Sans cela, le risque est d’avoir des tensions tout au long du chantier et des non-conformités voire une remise en cause de la garantie décennale. Sur Fives Cail, nous souhaitons réemployer des briques et nous réfléchissons déjà aux usages futurs. Nous envisageons des tests sur différents usages et allons demander au démolisseur de faire des palettes de briques avec des caractéristiques différentes.

Une partie de l’équipe Soreli sur le site de Fives © Simon Gosselin

La dernière incertitude est celle des plannings de mise à disposition de gisements et de leur coïncidence avec le projet de construction. Il est utile de s’entourer de prestataires impliqués dans des opérations de démolition localement, qui ont connaissance des chantiers concomitants et vont favoriser les synergies interchantiers. Soreli joue ainsi un rôle de chef d’orchestre sur le projet Fives Cail. Nous nous chargeons de la démolition et de la vente des terrains sur lesquels d’autres construisent. Nous faisons le lien entre les interlocuteurs de la démolition et de la construction pour favoriser les synergies. Nous avons disséminé des critères en lien avec l’économie circulaire dans les appels d’offre de tous les acteurs impliqués sur le site (urbanistes, maître d’œuvre des espaces publics et maître d’œuvre des démolitions, divers promoteurs (chacun avec ses bureaux d’étude…).

En conclusion, un projet de réemploi est complexe mais c’était une évidence pour le projet Fives Cail. On ne pouvait pas faire l’impasse en construisant un écoquartier dans le respect du Plan Climat Air Energie Territorial (PCAET) de la Métropole Européenne de Lille, dans une ville qui a signé un pacte bas carbone et a donc des exigences sur l’utilisation de matériaux (réemploi, matériaux bio ou géo sourcés…). Intégrer le réemploi est contraignant aujourd’hui mais le secteur innove et se transforme très rapidement. C’est aujourd’hui qu’il faut faire évoluer nos pratiques pour être prêts dans les années qui viennent, à deux ans, cinq ans, ou dix ans. Les pénuries de matières premières sont aussi un incitatif fort au réemploi : en 2022, plus aucune nouvelle tuile ni brique n’a été fabriquée pendant plusieurs mois à cause des prix de l’énergie. Pouvoir compter sur un gisement propre est un atout. »

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